Cependant Mlle Lambercier ne manquait pas au besoin de sévérité non plus
que son frère; mais comme cette sévérité, presque toujours juste,
n'était jamais emportée, je m'en affligeais, et ne m'en mutinais point.
J'étais plus fâché de déplaire que d'être puni, et le signe du
mécontentent m'était plus cruel que la peine afflictive. Il est
embarrassant de s'expliquer mieux, mais cependant il le faut. Qu'on
changerait de méthode avec la jeunesse, si l'on voyait mieux les effets
éloignés de celle qu'on emploie toujours indistinctement, et souvent
indiscrètement! La grande leçon qu'on peut tirer d'un exemple aussi
commun que funeste me fait résoudre à le donner.
Comme Mlle Lambercier avait pour nous
l'affection d'une mère, elle en avait aussi l'autorité, et la portait
quelquefois jusqu'à nous infliger la punition des enfants, quand nous
l'avions méritée.
Assez longtemps elle s'en tint à la menace, et
cette menace d'un châtiment tout nouveau pour moi me semblait très
effrayante; mais après l'exécution, je la trouvai moins terrible à
l'épreuve que l'attente ne l'avait été, et ce qu'il y a de plus bizarre
est que ce châtiment m'affectionna davantage encore à celle qui me
l'avait imposé. Il fallait même toute la vérité de cette affection et
toute ma douceur naturelle pour m'empêcher de chercher le retour du même
traitement en le méritant; car j'avais trouvé dans la douleur, dans la
honte même, un mélange de sensualité qui m'avait laissé plus de désir
que de crainte de l'éprouver derechef par la même main. Il est vrai que,
comme il se mêlait sans doute à cela quelque instinct précoce du sexe,
le même châtiment reçu de son frère ne m'eût point du tout paru
plaisant. Mais, de l'humeur dont il était, cette substitution n'était
guère à craindre, et si je m'abstenais de mériter la correction, c'était
uniquement de peur de fâcher Mlle Lambercier; car tel est en moi
l'empire de la bienveillance, et même de celle que les sens ont fait
naître, qu'elle leur donna toujours la loi dans mon coeur.
Cette récidive, que j'éloignais sans la
craindre, arriva sans qu'il y eût de ma faute, c'est-à-dire de ma
volonté, et j'en profitai, je puis dire, en sûreté de conscience. Mais
cette seconde fois fut le début d'un grand changement, car Mlle
Lambercier, s'étant sans doute aperçue à quelque signe que ce châtiment
n'allait pas à son but, déclara qu'elle allait réfléchir à me corriger
avec davantage de méthode. Nous avions jusque-là couché dans sa chambre,
et même en hiver quelquefois dans son lit. Cette nuit là, prétextant la
fraîcheur de la pièce, Mlle Lambercier m'invita à dormir avec elle.
Mais, une fois la chandelle soufflée, quelle ne fut pas ma surprise de
sentir sa main tirer ma chemise vers le haut, puis s'enquérir si mon
derrière ne lui tenait pas rigueur de la correction publique qu'il en
avait reçue. Ensuite, et sans que nous ayons prononcé aucune parole,
l'autre main vint s'assurer, par devant, que les yeux de mon aimable
bourreau n'avaient pas été le jeu d'une illusion. Cette nuit fut emplie
de délices que je n'oublierai jamais.
Au matin, alors que je faisais ma toilette, Mlle Lambercier
s'approcha et, soulevant à nouveau ma chemise, regarda avec une
tendresse amusée les deux côtés de ma jeune anatomie. Puis, l'air
sévère, elle me déclara :
- Allez, monsieur, je crois que vous serez désormais fessé en
récompense, et non plus en châtiment, de votre conduite. Mais veillez
bien à cacher ce devant, quand il arrivera que je dévoile votre derrière
à tout le monde pour vous corriger.
Qui croirait que ce châtiment d'enfant, reçu à
huit ans par la main d'une fille de trente, a décidé de mes goûts, de
mes désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela
précisément dans le sens contraire à ce qui devait s'ensuivre
naturellement ? En même temps que mes sens furent allumés, mes désirs
prirent si bien le change, que, bornés à ce que j'avais éprouvé, ils ne
s'avisèrent point de chercher autre chose. Avec un sang brûlant de
sensualité presque dès ma naissance, je me conservai pur de toute
souillure jusqu'à l'âge où les tempéraments les plus froids et les plus
tardifs se développent. Tourmenté longtemps sans savoir de quoi, je
dévorais d'un œil ardent les belles personnes; mon imagination me les
rappelait sans cesse, uniquement pour les mettre en oeuvre à ma mode, et
en faire autant de demoiselles Lambercier.