Il restait une petite question à régler. Madame
Delabruyère convoqua, avant que ne soit signé le contrat, le garçon, nommé
Alain.
- Tu sais que tu devras porter un costume de l'époque. Il faudra te
présenter chaque jour chez l'habilleuse deux heures avant le tournage. On te
dira quels jours. Et puis, il faut que je te dise quelque chose. Tu pourras
encore refuser si tu n'es pas d'accord.
Alain levait la tête dans l'attente de la suite.
- Il y a une scène où tu vas recevoir la fessée. Tu en as déjà reçues, je
suppose ?
- Oui, madame.
- Il y a longtemps ?
- Oui, madame.
- Alors est-ce que tu accepterais d'en recevoir une pour le film ?
Alain sentait les idées se bousculer dans sa tête. D'un côté, il avait déjà
claironné qu'il allait jouer dans un film. On lui avait dit que l'argent
touché devait servir à ses études quand il serait plus grand. Et il ne
savait pas dire non. D'un autre côté, la demande lui paraissait curieuse,
mais ces gens étaient des professionnels, et savaient sûrement ce qu'ils
faisaient. Jouer une telle scène était peut-être tout naturel, dans ce
milieu. Alain avait déjà assisté à des scènes de fessées au cinéma, mais
c'étaient des dames qui la recevaient. Ça faisait rire dans la salle. Les
seules scènes où il avait vu des garçons battus et il n'aurait pas employé
le mot "fessée" pour nommer des punitions aussi brutales et cruelles -
étaient dans des films anglais, et c'était à cinglants coups de canne que ça
se passait rien à voir avec ce qu'il avait connu. Aussi osa-t-il quand
même poser une question :
- ça ne va pas être avec une canne ?
- Non, répondit en riant madame Delabruyère. Juste une bonne fessée comme ce
que tu connais déjà. Peut-être plusieurs fois s'il faut recommencer la
scène, mais je te promets que l'actrice ne sera pas méchante.
- Et mes copains ? Je ne veux pas que tous mes copains soient au courant.
- C'est une scène sans tes copains. Et quand le film passera à la télé, si
j'ai bien compris, tu auras déménagé ? Alors, avec les costumes, on ne
pourra pas te reconnaître.
Il est inutile de préciser qu'une telle scène serait
impossible à concevoir de nos jours. Le scénariste se retrouverait sous les
verroux, ainsi que le metteur en scène et quelques autres du réseau. Mais en
1960 on n'était pas si regardant. On ne voyait pas de pédophilie partout, et
le texte des confessions était suffisamment explicite. Alain se décida enfin.
Il déclara d'un air suffisant, pour masquer la gêne indéfinissable qui
l'envahissait :
- Bon, ben d'accord. Puisque c'est pour le cinéma. Mais vous mettrez pas mon
nom sur l'affiche !
- Promis ! répondit madame Delabruyère, qui n'avait jamais eu l'intention de
citer les figurants, même s'ils prononçaient quelques phrases.
Le tournage devait commencer au mois de juillet. En attendant, une costumière vint prendre les mesures d'Alain, et on lui donna quelques feuilles dactylographiées où son rôle était expliqué, afin qu'il apprenne les répliques, et se familiarise avec les scènes à tourner. Le mot "fessée" n'était même pas écrit, on pouvait juste lire "Mlle L… le saisit pour le corriger" dans la partie qui inquiétait Alain. Rien d'effrayant, et pourtant il y pensait souvent.
Après la distribution des prix, ce furent enfin les
grandes vacances, et avec elles le début du tournage. Alain du essayer son
costume, un peu gêné que les habilleuses lui demandent d'essayer aussi le
caleçon, et pour cela de retirer son slip. Mais il obtint de pouvoir se
changer derrière un paravent, et se sentit juste un petit peu "chose" quand
ces dames vérifièrent les boutons, les boutonnières, et que le caleçon ne
formait pas de faux-plis. Le reste du costume lui plaisait bien quoi que
malcommode pour une partie de ballon. Mais ça, on sait qu'Alain s'en moquait.
Ses camarades, par contre, n'eurent de cesse que les quelques séquence où
l'on voyait un groupe d'enfants furent achevées, afin de quitter ces
oripeaux qu'ils jugeaient ridicules. Alors commencèrent les scènes où Alain
allait vraiment jouer, si restreint que fut son rôle. Des scènes avec le
pasteur Lambercier, avec sa sœur Gabrielle, sérénité, bonheur, paradis perdu…
le rôle avait été dévolu à Carole Montaigu. C'était une femme blonde,
aimable, d'âge mûr à en juger par les ridules sur son visage. Mais elle
était agréable à regarder, et, quoique son personnage de sœur du pasteur
Lambercier ne l'autorisât pas à porter une robe décolletée, ses formes
plantureuses attiraient les regards. Au reste les ridules disparurent au
maquillage. Elle était censée avoir 35 ans.
Le jeune garçon était fasciné par ce pouvoir qu'avaient les comédiens, et en
particulier Carole Montaigu, de jouer soudain un personnage de façon aussi
crédible. C'était comme si une autre personne était subitement venue prendre
la place de la première. Quand ils élevaient la voix, Alain avait envie de
se cacher. Il ne savait plus où était la réalité et où était la comédie.
Ensuite, d'autres scènes suivirent, troublantes, bien qu'enchaînées avec
tant de naturel qu'Alain doutait de lui-même : était-il donc le seul à
éprouver quelque chose à propos de fessées ? Était-il vicieux ou anormal ?
Bien sûr, il garda toutes ces questions secrètes.
La première scène était muette, ou plutôt accompagnée
d'une voix off qui lisait quelques phrases des Confessions :
"Comme Mlle Lambercier avait pour nous l'affection d'une mère, elle en avait
aussi l'autorité, et la portait quelquefois jusqu'à nous infliger la
punition des enfants, quand nous l'avions méritée. "
Le scénario qu'Alain avait étudié précisait qu'on voyait alors en ombres
chinoises Mlle Lambercier corriger un enfant. On installa donc, au fond
d'une pièce, un projecteur et une caméra. Les ombres de Gabrielle Lambercier
et de Jean-Jacques seraient projetées sur un mur blanc. Un comédien lirait
le texte pendant la prise de vue. Quand le clapman eut crié "moteur", Alain
se sentit saisir par une main décidée, et attiré contre la comédienne. Elle
le courba sous son bras gauche, puis commença à le fesser sans ménagement, à
la grande surprise du garçon qui croyait qu'elle ferait semblant. Ses fesses
le cuisaient suffisamment pour qu'il ne pense plus à rien d'autre, à la fois
surpris et soumis. La fessée fut courte, le temps pour le lecteur de réciter
les phrases des Confessions, mais par contre elle fut répétée six fois, et
Alain sentait son corps se blottir de lui même contre la fesseuse au fûr et
à mesure des prises de vue. A la fin, Carole l'invita à goûter après qu'ils
seraient tous deux démaquillés et vêtus normalement. Derrière son paravent,
il se tordit le cou pour regarder ses fesses rouges, complètement
déstabilisé. Au goûter, il ne trouva aucun mot à dire, regardant la dame
qu'il trouvait très belle, la plus belle de toutes les actrices. Il ne
comprenait rien à ce qu'il éprouvait. Aurait-il du être vexé, en colère ?
Non, puisque c'était lui qui avait accepté le rôle. Pourtant il sentait
qu'il aurait pu l'être. Et il ne ressentait qu'une envie, celle de se
blottir contre la belle Carole.
La scène suivante concernait justement les menaces de
correction de Mlle Lambercier.
"Assez longtemps elle s'en tint à la menace, et cette menace d'un châtiment
tout nouveau pour moi me semblait très effrayante."
Là, Mlle Lambercier s'adressait à lui d'un air sévère, et il était censé
baiiser la tête en rougissant. Mais on n'entendrait pas la voix de Carole,
juste le récitant. Encore une scène muette. Pour le réalisme des expressions,
la comédienne s'adresserait toutefois à lui avec les mots qu'elle choisirait.
Moteur.
- Allez, monsieur, la journée ne s'achèvera pas sans que je ne vous fesse !
Nouvelle prise.
- Continuez comme ça, monsieur, et vous serez fessé d'importance !
Nouvelle prise.
- Jean-Jacques, vous allez recevoir la fessée !
Nouvelle prise.
- Encore une fois, monsieur, et je vous administre une bonne fessée !
Alain recevait chaque phrase comme une gifle, tellement Carole mettait de
réalisme dans sa voix. Il n'y eut aucun besoin de lui demander d'avoir l'air
penaud, il était confus comme si c'eut été une maîtresse d'école qui l'avait
morigéné devant toute la classe. La fin de cette série fut ponctuée, comme
précédemment, d'un goûter, où Carole s'adressa à lui comme à un camarade de
tournage, amicale, le traitant d'égal à égal. Alain était totalement
déboussolé. Ses émotions occupaient tout le champ de sa pensée, oscillant
entre l'élan vers Carole Montaigu, et une anxiété sans objet précis. Il ne
pouvait pas penser ce qui allait arriver, juste éprouver un sentiment très
fort, très trouble, et très agréable.
Le jour suivant, on devait mettre sur la pellicule la
fameuse fessée évoquée dans les Confessions. Cette fois, la voix du récitant
se tairait au beau milieu de l'action. Alain eut, pendant qu'on l'habillait,
la visite de Carole, qui observa comment on boutonnait le caleçon, puis la
culotte de velour brun, à la grande confusion du garçon. Mais il refusa de
se demander pourquoi elle agissait ainsi, pris dans un mouvement qui le
dépassait.
Moteur.
On voit Mlle Lambercier, et Jean-Jacques debout face à
elle. Voix du récitant, alors que le visage de l'actrice prend un air
courroucé, puis impérieux, et tend une main vers son élève.
-mais après l'exécution, je la trouvai moins terrible à l'épreuve que
l'attente ne l'avait été, et ce qu'il y a de plus bizarre est que ce
châtiment m'affectionna davantage encore à celle qui me l'avait imposé
Alors, Alain se sent capté par deux mains dominatrices, qui défont un à
un les boutons de sa culotte, puis de son caleçon. Ceux-ci dûment baissés
jusqu'aux genoux, Mlle Lambercier (ce n'était plus Carole, pour Alain
subjugué par le jeu), trousse la chemise aux reins, puis, tournant le
postérieur du garçon vers la camera, se met à fesser, jusqu'au signal
d'arrêter. Lorsqu'elle le lâche, il esquisse le geste de se remonter les
culottes, mais une voix demande à Carole de recommencer, tournée
différemment, afin que l'on filme le visage du garçon. Comme précédemment,
il n'y a pas besoin de directives pour que son visage n'exprime de la
surprise, et autre chose que de la douleur.
Il faudra encore quelques prises, Jean-Jacques sur les
genoux de la Lambercier, ou la fessée administrée à un tempo différent. De
jour en jour, Alain souhaite presque que la scène soit ratée, afin que l'on
n'en tourne une nouvelle. Il faut même toute la vérité de son affection pour
Carole et toute sa douceur naturelle pour l'empêcher de chercher le retour
du même traitement en le méritant par son mauvais jeu; car il a trouvé dans
la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité qui lui a laissé
plus de désir que de crainte de l'éprouver derechef par la même main. Cette
récidive, qu'il éloigne sans la craindre, arrivera sans qu'il y eût de sa
faute, c'est-à-dire de sa volonté, et il en profitera, à multiple reprises,
en sûreté de conscience.