MÉDITATION.

 Ni Alain ni Carole ne se levaient d'habitude aux aurores, mais ce jour-là, la grasse matinée dépassa largement dix heures et demie. Carole était allée se recoucher dans sa chambre, en suivant son plan d'action, et Alain se réveilla donc tout seul dans son lit. Elle était déjà en train de préparer le petit déjeûner quand il descendit, et l'accueillit comme si rien ne s'était passé. Pas question de tendre ses lèvres au baiser du matin, juste une bise de bons amis. Alain accepta qu'elle pose ainsi les limites sans chercher à comprendre.

La suite de la matinée les conduisit à la bibliothèque paroissiale pour chercher des bouquins. Du moins pour Carole, car Alain avait, pensait-il, tout ce qu'il lui fallait. Pendant qu'il regardait les rayons en quête de romans russes, Carole attendait à la caisse qu'on les inscrive sur le registre. Une jeune maman essayait d'attraper son gamin de 5 ans qui courait dans les allées, et finit par s'énerver, et le menacer "de lui baisser la culotte devant tout le monde", ce qui calma temporairement le trublion. Carole sentit son cœur battre à cettte menace, qui la renvoyait bien des années en arrière. Si elle aimait fesser son jeune pensionnaire, c'est qu'elle même avait souvent rêvé de l'être. Depuis l'école primaire, au cours élémentaire, très exactement, où elle avait assisté au déculottage  d'une de ses camarades, elle était hantée par le désir que cela lui arrive à elle. En avançant dans l'âge adulte, ce désir, sans rien perdre de sa force, lui était apparu de plus en plus irréalisable. Aucun des hommes qu'elle avait cotoyé ne lui avait inspiré l'envie d'être fessée par lui, tout passage à l'acte avait pour elle des relents de machisme qu'elle refusait de toutes ses forces. Et pourtant… Aussi, quand elle avait dû déculotter son jeune partenaire de tournage, avait-elle projeté sa propre personnalité de fillette dans le gamin qu'elle fessait. L'émoi qu'elle avait senti chez sa victime lui renvoyait, comme un miroir, l'émoi qu'elle avait toujours rêvé de ressentir.

En outre, elle avait découvert un plaisir innattendu en voyant le derrière nu du petit garçon, plaisir qui n'avait pas été déçu quand elle l'avait à nouveau déculotté une fois adolescent. Son propre derrière à elle était sans doute la partie la plus érotisée de son corps. Elle aimait qu'on le regarde, elle aimait aussi le regarder en se retournant, dans une glace. Il lui était plusieurs fois arrivé de se fesser elle-même, et d'admirer la belle couleur rouge que prenaient alors ses fesses. Elle aimait aussi passer en secret son doigt dans la raie, et, après avoir doucement massé son anus avec la pulpe de son index, humer sur celui-ci les odeurs sui generis. Non pas des odeurs de matières fécales, grands dieux, Carole était très propre, mais l'odeur qui nait à cet endroit après une longue marche sur les boulevards, un jour de soleil, odeur qu'elle aimait retrouver presqu'à l'identique sur certains fromages. Ce n'était pas l'odeur de sa vulve, odeur un peu marine, qu'elle aimait aussi, non, c'était l'odeur de son cul. Elle aimait dire, rien que pour elle : ça sent les fesses ! Mais tout cela était très secret.

Ainsi, ne pouvant plus être fessée, elle aimait à fesser un plus jeune, transmettant, en quelque sorte, le flambeau. Jusqu'à ce que ce plus jeune, devenu lui-même un homme, n'accepte plus qu'elle le corrige ainsi, et ça arriverait obligatoirement. Alors il resterait à ce jeune homme à trouver comment assouvir ce goût pour la fessée, pour paraphraser Marcel Proust : à la recherche de la fessée perdue…   Et pour elle à se retirer dans la lecture des Orties Blanches.
Mais ce moment n'était pas encore venu avec Alain. Il restait le mois presque entier pour l'éduquer sévérement et tendrement. Elle réfléchit au moyen de pimenter un peu les corrections. D'abord, ne pas les administrer tous les jours. Elle irait peut-être toutes les nuits dans son lit, mais il ne serait fessé qu'un jour sur deux ou trois, afin qu'il trouve le temps long. Et puis penser à introduire non pas des témoins, mais des possibilités de témoins. De spectatrices, pour être plus précis. Par exemple, le matin, la camionnette de la crémière montait la côte avant de s'arrêter devant la maison. Carole la voyait arriver de loin. Il était sûrement possible de déculotter Alain dans la cour, portail fermé, et que la crémière entende la fessée, de façon non équivoque. Ensuite elle enverrait le garçon avec une liste d'achats, jouissant de sa confusion face à la gaillarde qui trônait au milieu de ses fromages, toujours la plaisanterie à la bouche. Elle se promit de tenter le coup, mais sans que la fessée ne soit vraiment publique. Car nous voulons la nuance encore, la nuance, rien que la nuance
 


 

 

       

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